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20 août 2007

Temoignage de Odile Tobner Biyidi : Cette France qui tuait sans complexe

Odile_BiyidiLe 3 novembre 1960 à Genève, Félix Moumié, combattant pour l'indépendance camerounaise, était empoisonné par un membre des services secrets français. La veuve du militant Mongo Béti nous livre son analyse.

Article de Gilles Labarthe confectionné par Zachée Dieudonné Mbahal, Chargé de Communication

Veuve du célèbre écrivain et militant camerounais Mongo Béti, Odile Biyidi a dirigé à Paris pendant plus de dix ans la revue «Peuples Noirs Peuples Africains», qui dénonçait inlassablement les maux apportés à l'Afrique par les régimes néocoloniaux. Elle a une longue connaissance des stratagèmes utilisés par le gouvernement français pour assurer son influence en Afrique, notamment à l'époque de la guerre froide. Son analyse sur «l'affaire Moumié», qui sert de cadre au documentaire de Frank Garbely: «L'assassinat de Félix Moumié;- L'Afrique sous contrôle», diffusé pour la première fois ce dimanche 10 avril sur la TSR.

Dans quel contexte s'est déroulé l'assassinat le 3 novembre 1960 à Genève du leader camerounais de l'opposition, Félix Moumié?

Odile Biyidi: - A l'époque des indépendances et pendant toute la guerre froide, c'était un acte tout à fait banal. Les Etats-Unis éliminaient systématiquement les chefs de gouvernement qui les gênaient en Amérique latine. De leur côté, les organisations agissant «en parallèle», pour le compte de la politique africaine de la France, assassinaient sans complexe des centaines de milliers de personnes sur le continent noir. C'était chronique. Je me souviens encore des mots d'Alexandre De Marenches, l'ex-patron des services secrets français (dans les années 70, ndlr). Invité sur un plateau de télévision, il disait avec un grand cynisme que «la» solution, c'était de supprimer les opposants africains. Félix Moumié a été empoisonné au thallium dans un restaurant.

Pourquoi à Genève?

- Félix Moumié était à Genève parce que les résistants camerounais étaient particulièrement malvenus en France. D'autres ont trouvé refuge au Ghana, en Guinée-Bissau, en Europe... Genève représentait un lieu où passablement de résistants africains pouvaient s'exprimer librement. Comment expliquer la complicité de la Confédération? -

La Suisse était-elle complice?

Le crime a été commis sur son territoire. Il y a l'assassin, le pseudo-journaliste franco-suisse William Bechtel... sans vouloir vous offenser, le journalisme reste d'ailleurs la meilleure couverture pour les agents secrets. Mais Bechtel a été identifié, la Suisse a mené une enquête... et les autorités ont mis longtemps avant de lancer un mandat d'arrêt international et d'obtenir son extradition. Du point de vue africain, la Suisse reste surtout connue pour abriter dans ses banques les fortunes des dictateurs...

La France est-elle enfin prête à admettre son rôle dans la liquidation de chefs indépendantistes africains durant les années 60 ?

Non. Dans la revue «Peuples Noirs Peuples Africains», publiée avec Mongo Béti de 1978 à 1992, nous avions dénoncé l'affaire Moumié lors de l'arrestation de William Bechtel. Comme bien d'autres affaires. Le documentariste du film sur l'assassinat de Félix Moumié est d'ailleurs venu consulter nos archives. Ce qui se passe sur la politique africaine de la France, c'est qu'il y a un black-out total, une volonté de non-information ou de désinformation. Regardez la crise en Côte-d'Ivoire: les Français qui ont découvert la situation sont tombés de haut, parce qu'ils n'ont jamais accès aux informations montrant le vrai rôle de la France en Afrique. A la télévision, à la place, ils ont vu les Ukrainiens manifester pendant des jours pour le respect de la démocratie. Mais rien sur le Cameroun, qui vient encore de connaître un simulacre d'élections présidentielles, et autant de Français sont impliqués.

Au fait, savez-vous que le chef d'Etat (Paul Biya, ndlr) passe beaucoup plus de temps à se reposer chez vous, en Suisse, qu'à travailler au Cameroun?

Les archives françaises restent aujourd'hui encore fermées et gardent leurs secrets... En France, il faut vraiment que des personnes et associations se mobilisent fermement pour obtenir la déclassification de certains documents. Et encore, si elles réussissent, cela reste tout à fait exceptionnel, comme dans le cas de l'affaire Ben Barka (Mehdi Ben Barka, opposant notoire au régime marocain du roi Hassan II, enlevé par des policiers français en plein Paris en octobre 1965. Son corps aurait été dissous dans une cuve d'acide. L'affaire a été occultée pendant des décennies et reste non élucidée à ce jour, ndlr). Ses héritiers ont dû lutter pendant des années pour obtenir l'accès aux dossiers sensibles. Impunité totale pour les assassinats politiquesPlus de 45 ans après les premiers assassinats politiques de leaders indépendantistes africains, c'est une chape de plomb qui pèse encore sur la plupart des «affaires» impliquant les services secrets des anciennes puissances coloniales. Les circonstances exactes de l'élimination le 17 janvier 1961 de Patrice Lumumba, héros indépendantiste du Congo, ont enfin pu être documentées ces toutes dernières années avec une déclassification d'archives en Belgique et aux USA. Les documents confirment que Lumumba a été torturé et liquidé sous l'ordre d'agents belges et de la CIA, et avec la complicité passive des casques bleus des Nations Unies. Pour un cas élucidé et rendu public, combien d'autres restent enfouis dans l'ombre? Dans la lignée des tout premiers assassinats de chefs d'Etat africains perpétrés par la France via le réseau Foccart - piloté depuis l'Elysée par le général de Gaulle - figure le meurtre du premier président du Togo: l'indépendantiste Sylvanus Olympio. Commis le 13 janvier 1963 sur ordre de l'ambassadeur de France Henri Mazoyer et des services secrets français, cet assassinat attend toujours sa résolution au grand jour. Les responsables n'ont jamais été arrêtés, et les archives restent fermées. C'est le même réseau Foccart qui a confié au franco-suisse William Bechtel, agent des services français et «anticommuniste de choc», l'opération d'éliminer le 3 novembre 1960 à Genève le chef camerounais de l'opposition, Félix Moumié. Comme le souligne Frank Garbely, réalisateur du documentaire «L'assassinat de Félix Moumié - L'Afrique sous contrôle», ce meurtre concerne la Suisse à plus d'un titre. L'assassin était connu de la police fédérale. Au moment des faits, la Confédération n'a «jamais vraiment mené une enquête. William Bechtel n'a pas été poursuivi en raison des affinités politiques entre la Suisse et la France. Et finalement, c'est 20 ans plus tard qu'on l'arrête par hasard à Genève alors qu'il a 80 ans. On a fait un procès qui s'est achevé par un non-lieu».

Un documentaire sur l’assassinat du leader politique permet au public camerounais de le redécouvrir.

Article paru dans "cameroon-tribune" du 30.05.06, confection: Zachée Dieudonné Mbahal, Chargé de Communication

Avec la projection, dimanche dernier, du documentaire intitulé " L’assassinat de Félix Moumié, l’Afrique sous contrôle ", le réalisateur Suisse Franck Garbely revient sur un épisode peu connu de la répression exercée par la France coloniale au Cameroun. Genève, 1960, Félix Moumié, un des leaders de l’Union des populations du Cameroun (UPC), déjeune avec William Bechtel, un pseudo-journaliste.

Quelques heures après, il décède dans une clinique. Empoisonnement au thallium, communément appelé " mort aux rats ". 45 ans plus tard, Frank Garbely raconte pourquoi ce crime n'a jamais été puni. La justice genevoise connaissait l’ assassin : William Bechtel, agent réserviste des services secrets français. Ce dernier sera arrêté en 1975 avant de bénéficier d’un non-lieu. La Suisse n'a pas bougé, sous pression de la France qui redoutait que la " sale guerre " qu'elle menait au Cameroun ne soit mise à jour. Car c'est bien de cela qu'il s'agit. Pendant 25 ans, des " crimes de guerre " ont été commis au Cameroun sans que l'opinion publique ne soit alertée.

Selon le film, plus d'un demi-million de personnes auraient ainsi été déportées, torturées et exécutées. Au-delà du meurtre de Félix Moumié, c’est l’histoire de l’UPC et du maquis qui est remise à jour. Une page sombre de l'histoire que le film de Frank Garbely documente pour la première fois. Et ce, à travers les témoignages de Marthe Moumié, épouse du leader, Pierre Mesmer, de l’avocat Jacques Vergès, du colonel Maurice Robert (ancien chef des services spéciaux SDECE), d’un chef traditionnel Bamiléké ou encore de Maurice Delauney, ancien administrateur de la ville de Dschang. Ce dernier parle, avec le sourire, d’un camp où étaient enfermées près de 800 personnes.

On pourra reprocher au documentaire de 52 mn de ne pas donner la parole aux responsables Camerounais de l’époque. Mais on retiendra la foule d’informations qu’il contient et l’émotion qui s’en dégage. Comment rester insensible devant la détresse de Marthe Moumié qui découvre que le corps de son mari, enterré à Conakry (Guinée Conakry) a disparu ? " Il faut que la jeunesse camerounaise sache ce qui s’est passé, qu’elle connaisse l’histoire de son pays ", répète-t-elle entre deux sanglots.

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